Il y a des désirs qui se tournent vers l’autre. Et puis il y a ceux qui prennent un chemin plus intime, parfois inattendu : vers soi. Se trouver séduisant·e, éprouver une attirance pour sa propre image, aimer fantasmer autour de soi… Ces expériences peuvent soulever une question un peu troublante : « Et si j’étais autosexuel·le ? »
Le mot intrigue, amuse parfois, et peut aussi faire naître des doutes. Est-ce simplement aimer son reflet ? Une façon de parler de masturbation ? Un obstacle à la vie de couple ? Pas si vite. L’autosexualité recouvre des vécus variés, et elle ne se résume ni à une coquetterie devant le miroir ni à une préférence passagère. Voyons ce qu’elle signifie, sans jugement et sans faire entrer le désir dans une case trop étroite.
Autosexuel·le : de quoi parle-t-on exactement ?
Une personne autosexuelle ressent principalement, ou parfois en partie, une attirance sexuelle dirigée vers elle-même. Cela peut passer par le plaisir de se sentir désirable, par des fantasmes où l’on occupe une place centrale, ou par une excitation liée à sa propre image. Certaines personnes apprécient leur corps ou leur présence de façon érotique ; d’autres se sentent attirées par une version fantasmée d’elles-mêmes.
Ce vécu ne prend pas la même forme chez tout le monde. Une personne peut se sentir autosexuelle de manière très marquée, tandis qu’une autre ne retrouve que quelques éléments de cette expérience. Et le mot peut être utile à certaines personnes sans convenir à d’autres. Il ne s’agit pas d’un diagnostic, mais d’un terme qui peut aider à mettre des mots sur une manière de ressentir le désir.
Le préfixe « auto » signifie « soi-même ». Dans ce contexte, il indique que la personne peut être l’objet de sa propre attirance. Cela ne veut pas dire qu’elle se considère supérieure aux autres, qu’elle se croit irrésistible ou qu’elle refuse toute relation. Le désir n’est pas un concours de modestie, et se trouver attirant·e n’a rien d’une faute morale.
Autosexualité et amour de soi : deux réalités différentes
On peut aimer son corps, se sentir fier·ère de son apparence ou apprécier un compliment sans être autosexuel·le. À l’inverse, une personne autosexuelle peut traverser des périodes de doute, ne pas aimer chaque partie de son corps et malgré tout ressentir une attirance pour elle-même. L’estime de soi et l’orientation du désir peuvent se croiser, mais elles ne sont pas synonymes.
Imaginons Léa, qui aime choisir une tenue dans laquelle elle se sent lumineuse. Elle prend plaisir à se regarder avant de sortir, mais son excitation et ses fantasmes sont surtout tournés vers d’autres personnes. Ce plaisir à se sentir belle ne suffit pas à la définir comme autosexuelle. À l’inverse, Camille peut éprouver une attirance érotique pour sa propre image, même lors d’une journée où son estime de soi est en berne. Le désir n’obéit pas toujours au miroir de l’humeur.
Il faut aussi distinguer l’autosexualité du narcissisme, terme souvent employé à tort pour se moquer de quelqu’un qui aime son apparence. Le narcissisme, au sens courant, décrit une attitude centrée sur soi ; l’autosexualité concerne une expérience du désir. L’un ne permet pas de déduire l’autre. Se reconnaître dans ce mot ne signifie pas être incapable d’empathie ou de tendresse pour autrui.
Autosexualité et masturbation : pas des synonymes
La masturbation est une pratique sexuelle : une manière de se procurer du plaisir, seul·e ou dans certains jeux à deux. L’autosexualité, elle, décrit une orientation possible de l’attirance. Les deux peuvent se rejoindre, mais l’une n’implique pas automatiquement l’autre.
Une personne peut se masturber sans ressentir d’attirance envers elle-même, par curiosité, détente ou désir de mieux connaître son corps. Une personne autosexuelle peut, de son côté, apprécier des fantasmes centrés sur elle sans que la masturbation soit sa pratique principale. Il n’existe pas de scénario obligatoire à cocher, heureusement : le désir n’est pas un formulaire administratif.
De la même façon, aimer son propre reflet ne suffit pas toujours à parler d’autosexualité. La question est moins « Est-ce que je me trouve beau ou belle ? » que « Est-ce que je ressens une attirance sexuelle dirigée vers moi ? ». La réponse peut être claire, floue, changeante. Toutes ces nuances sont recevables.
Comment savoir si ce mot me correspond ?
Il n’existe pas de test officiel, et personne n’a besoin d’un tampon pour explorer son identité. Quelques questions peuvent toutefois aider à démêler les sensations, à condition de ne pas les transformer en examen :
- Est-ce que je ressens parfois une excitation liée à mon apparence ou à ma propre présence ?
- Dans mes fantasmes, est-ce que je peux être au centre du désir, ou être attiré·e par moi-même ?
- Est-ce que l’idée d’une intimité avec moi-même me parle davantage que l’idée d’une intimité avec une autre personne, ou parfois autant ?
- Est-ce une expérience qui revient, ou un moment isolé que je n’ai pas besoin de définir ?
- Le mot « autosexuel·le » m’aide-t-il à me comprendre, ou me donne-t-il surtout l’impression de devoir me justifier ?
Ces questions n’ont pas vocation à produire une réponse définitive. On peut être curieux·se, essayer un mot, puis le laisser de côté. On peut aussi préférer ne pas se définir. Une étiquette peut ouvrir une porte ; elle ne devrait pas devenir une serrure.
Et si votre réponse change avec le temps, cela ne rend pas vos ressentis précédents moins vrais. Certaines personnes comprennent leur désir après plusieurs années, d’autres ne ressentent jamais le besoin de le nommer. Dans les deux cas, il n’y a rien à rattraper.
Autosexualité, attirance pour les autres et relations amoureuses
Être autosexuel·le ne signifie pas nécessairement ne ressentir aucune attirance pour autrui. Certaines personnes se sentent attirées par elles-mêmes et par d’autres personnes ; d’autres éprouvent peu ou pas d’attirance sexuelle envers les autres. Il existe des vécus différents, et le mot ne suffit pas à raconter toute une vie intime.
L’attirance sexuelle et l’attachement amoureux ne se recouvrent pas toujours parfaitement. On peut vouloir construire une relation affective tout en vivant son désir d’une manière particulière. On peut aussi ne pas souhaiter de couple, sans que cela doive être expliqué par une seule étiquette. Les sentiments, le désir, la tendresse et les projets relationnels ont chacun leurs nuances.
Si vous êtes en couple et que vous découvrez ce terme, cela ne signifie pas que votre relation est condamnée à devenir un tête-à-tête avec votre reflet. Le plus important est de comprendre ce que cette découverte change — ou ne change pas — pour vous. Certaines personnes choisissent d’en parler à leur partenaire, d’autres préfèrent d’abord prendre le temps de mettre leurs idées au clair.
Vous pourriez dire, par exemple : « J’explore une façon de ressentir le désir qui est assez tournée vers moi. Je ne sais pas encore exactement ce que ça signifie pour notre relation, mais j’aimerais pouvoir en parler sans que tu penses que je te rejette. » Une phrase simple peut désamorcer bien des malentendus. Parler de soi n’est pas annoncer une rupture ; c’est parfois simplement entrouvrir une fenêtre.
En parler sans se sentir obligé·e de se justifier
Vous n’êtes pas tenu·e de faire une annonce officielle à votre entourage. L’intimité porte bien son nom : c’est à vous de choisir ce que vous partagez, avec qui et à quel moment. Si vous en parlez, privilégiez une personne en qui vous avez confiance et qui sait écouter sans transformer votre confidence en plaisanterie de comptoir.
Il est possible que certains ne connaissent pas le terme ou l’interprètent de travers. Vous pouvez expliquer que l’autosexualité décrit une attirance qui se tourne vers soi, et non une incapacité à aimer ou à respecter les autres. Vous pouvez aussi mettre fin à la conversation si elle devient indiscrète. Votre vie intime n’est pas une exposition ouverte au public.
Les communautés et les ressources consacrées aux orientations sexuelles peuvent aider à se sentir moins seul·e. Gardez toutefois un regard critique sur les définitions trop rigides : les expériences humaines ne se rangent pas toujours proprement dans une courte liste. Si un témoignage ne vous ressemble pas, cela ne prouve pas que votre ressenti est faux.
Quand cette découverte devient source de gêne
Le fait d’être autosexuel·le n’est pas, en soi, un problème à soigner. En revanche, toute expérience intime peut devenir difficile si elle s’accompagne de souffrance, de honte envahissante ou d’un sentiment d’isolement. On peut alors chercher une écoute bienveillante, auprès d’un·e professionnel·le de la santé sexuelle ou d’un·e psychologue qui accueille les différentes orientations sans chercher à les corriger.
Le but n’est pas de vous convaincre d’être d’une certaine façon, ni de vous faire changer pour correspondre aux attentes d’un partenaire. Il s’agit plutôt de trouver un espace où poser vos questions, comprendre ce qui vous convient et distinguer votre propre désir du jugement que vous craignez de recevoir.
Dans une relation, la difficulté peut parfois venir moins de l’autosexualité elle-même que d’un décalage de besoins, d’une peur du rejet ou d’un manque de communication. Ces questions méritent d’être abordées avec douceur. Personne ne devrait être poussé à une pratique sexuelle pour prouver son amour, pas plus qu’une personne ne devrait avoir à renier son ressenti pour rassurer l’autre.
Se découvrir sans se mettre la pression
Si vous avez envie d’explorer ce qui vous attire, avancez à votre rythme. Vous pouvez simplement observer les situations dans lesquelles vous vous sentez désirable, curieux·se ou excité·e, sans chercher immédiatement à leur donner un nom. Certaines personnes aiment prendre le temps de se regarder, de choisir des vêtements qui leur plaisent ou de noter leurs fantasmes. D’autres préfèrent ne rien analyser et laisser les sensations venir.
La seule règle utile est celle du respect : respect de votre confort, de vos limites et de celles des autres. Vous n’avez pas à mettre en scène une expérience qui ne vous tente pas, ni à partager des images ou des détails intimes pour prouver quoi que ce soit. La curiosité peut être tendre, discrète, et parfaitement à l’abri des regards.
Alors, autosexuel·le : qu’est-ce que cela signifie ? Pour certaines personnes, c’est une attirance réelle envers soi-même ; pour d’autres, une part de leur désir parmi d’autres ; pour d’autres encore, un mot qui ne leur correspond pas. Si cette notion vous aide à mieux comprendre votre intimité, gardez-la près de vous. Si elle ne vous va pas, laissez-la passer. Votre désir n’a pas besoin d’être spectaculaire, parfaitement expliqué ou validé par quelqu’un d’autre pour être légitime.

